Ituri : Les réseaux secrets de Thomas Lubanga, le récidiviste de la CPI qui rallume le feu

Quatorze ans après sa condamnation historique à La Haye, Thomas Lubanga réactive ses réseaux miliciens depuis l’exil. En s’alliant à la dynamique AFC/M23 pour morceler le pays, le chef de la CRP tente un coup de force à l’approche du dialogue national. Enquête sur un récidiviste qui défie la paix des Grands Lacs

Biographie et ancrage historique : Du RCD à l’UPC (1998-2006)

• Origine et débuts : Né le 29 décembre 1960 en Ituri, Thomas Lubanga Dyilo est issu de la communauté Hema. Diplômé en psychologie de l’Université de Kisangani, il débute comme opérateur économique avant de basculer dans le militantisme politico-militaire à la fin des années 1990.
• Deuxième guerre du Congo : Il s’engage d’abord au sein du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD), puis rejoint sa dissidence, le RCD-Kisangani/Mouvement de Libération (RCD-K/ML) d’Ernest Wamba dia Wamba, soutenu par l’Ouganda. Il y occupe le poste de "ministre de la Défense".
• Fondation de l’UPC : En septembre 2000, à la suite de ruptures d’alliances et de l’exacerbation du conflit foncier et ethnique en Ituri, il fonde l’Union des Patriotes Congolais (UPC). Dotée d’une branche armée (les FPLC), l’UPC s’impose comme une milice à dominante Hema. Elle mène une guerre sanglante contre les milices Lendu (notamment la FNI) pour le contrôle des terres et des riches concessions aurifères de la région.
• Le virage des parrains régionaux : Initialement armé par des officiers ougandais, Lubanga change d’allié en 2002 en se tournant vers Kigali, matérialisant les rivalités de puissance par procuration entre l’Ouganda et le Rwanda sur le sol congolais.

Le passage par la CPI : Un précédent international (2006-2020)

• Arrestation et transfert : Arrêté à Kinshasa en 2005 à la suite du meurtre de neuf Casques bleus de l’ONU en Ituri, il est transféré à la Cour Pénale Internationale (CPI) à La Haye en mars 2006.
• Condamnation historique : Le 14 mars 2012, il devient la première personne condamnée par la CPI. Il est reconnu coupable de crimes de guerre pour la conscription, l’enrôlement et la participation active d’enfants de moins de 15 ans (les "enfants soldats") aux hostilités. Il écope d’une peine de 14 ans de prison.
• Libération et retour manqué à la vie civile : Ayant purgé sa peine (en incluant sa détention préventive), il est libéré en mars 2020. Le président Félix Tshisekedi l’intègre temporairement dans une "Task Force" présidentielle envoyée en Ituri pour sensibiliser les groupes armés locaux à déposer les armes. En 2022, il est brièvement pris en otage par la milice CODECO, un traumatisme qu’il imputera en partie aux failles de Kinshasa, précipitant sa rupture définitive avec le pouvoir central.

La récidive : La création de la CRP et le projet de déstabilisation

• Lancement officiel : En rupture de ban, il s’exile à Kampala (Ouganda). C’est depuis la capitale ougandaise qu’il officialise, début 2025, la création de la Convention pour la Révolution Populaire (CRP) et de sa branche armée, les Forces pour la Révolution Populaire (FRP).
• Modus operandi et instrumentalisation ethnique : Pour légitimer sa démarche, Lubanga dénonce la "démission" de l’État congolais face à l’insécurité. En réalité, les services de sécurité congolais l’accusent de tenter de réactiver les réseaux de l’ex-UPC pour réchauffer les vieux antagonismes Hema-Lendu.
• Recrutements transfrontaliers : Les enquêtes de terrain et les alertes sécuritaires mettent en lumière l’exploitation de la vulnérabilité des réfugiés congolais en Ouganda. Les camps de réfugiés servent de viviers de recrutement pour regarnir les rangs de sa milice.
• Connivences militaires et approvisionnement : L’accès aux armes et le transit logistique de la CRP reposent sur le clientélisme et la complicité d’Officiers Généraux et Supérieurs de l’armée ougandaise (UPDF), s’appuyant sur des réseaux de contrebande transfrontalière historiques.

L’architecture des alliances : La passerelle avec l’AFC/M23

• Le schéma de "soudanisation" : Le terme fait référence à une stratégie de fragmentation territoriale de la RDC par la création de multiples fronts autonomes. L’objectif est d’asphyxier les Forces Armées de la RDC (FARDC) en les obligeant à se battre simultanément au Nord-Kivu et en Ituri.
• La coalition hybride : Les rapports successifs du Groupe d’experts des Nations unies documentent des connexions structurelles. Thomas Lubanga s’est rapproché de la coalition Alliance Fleuve Congo (AFC) / M23, coordonnée par Corneille Nangaa et soutenue par Kigali.
• Soutien logistique indirect : Bien que le rapport de juillet 2026 du Groupe d’experts de l’ONU note l’absence d’une structure de commandement intégrée ou d’une "coopération officielle" unifiée sur le terrain entre le M23 et la CRP, les réseaux de Lubanga servent de passerelle logistique. Ils facilitent la structuration de la milice locale Zaïre-FPAC (alliée de fait à la dynamique anti-gouvernementale de l’Est) en y injectant des instructeurs et du matériel de surveillance.

Dynamique récente (Mi-2026) : Revers et opportunisme politique

L’évolution récente du mouvement montre une double trajectoire, entre essoufflement militaire et stratégie de survie politique :
• Pression militaire et défections : Confrontée aux offensives des FARDC dans le territoire de Djugu, la CRP a subi de lourdes pertes et la découverte de plusieurs de ses caches d’armes. Sur le plan politique, le mouvement a été fragilisé fin 2025 par la défection massive de ses cadres fondateurs (dont le premier vice-président Charles Bungamuzi), qui ont dénoncé la gestion autocratique et l’affairisme de Lubanga.
• Le cessez-le-feu de mai 2026 : Prenant acte de son incapacité à s’imposer durablement par la force en Ituri, la CRP de Thomas Lubanga a officiellement décrété un cessez-le-feu unilatéral le 14 mai 2026 et annoncé sa volonté de rejoindre le processus de paix. Cette annonce, dont l’armée congolaise a pris acte, est perçue par les observateurs comme un positionnement opportuniste à l’approche des discussions politiques nationales.

L’enjeu du Dialogue National

Dans la perspective du dialogue national, la gestion du cas Thomas Lubanga pose un dilemme crucial pour la stabilité de la RDC et de la région des Grands Lacs.

1. Le piège de l’amnistie et de la prime à la rébellion : L’histoire des conflits en RDC montre que l’intégration politique ou militaire des chefs de guerre (le brassage/mixage) n’a fait qu’institutionnaliser l’impunité. Accorder une place à la table des négociations à un récidiviste déjà condamné par la justice internationale enverrait le signal que le sang des Congolais reste une monnaie d’échange politique.
2. L’exigence de poursuites nationales et internationales : Ayant violé les engagements liés à sa libération et planifié de nouvelles exactions (recrutement, collusion avec une rébellion pro-rwandaise), Lubanga relève de la justice pénale internationale et nationale pour haute trahison et crimes de guerre subsidiaires. Le dialogue national devrait sanctuariser l’exclusion de tout acteur armé sous le coup de mandats d’arrêt.
3.La réponse diplomatique régionale : La présence active de Lubanga à Kampala et ses recrutements dans les camps de réfugiés violent la Charte africaine sur la démocratie, les élections et la gouvernance, ainsi que l’Accord-cadre d’Addis-Abeba. Kinshasa doit exiger de l’Ouganda des comptes clairs sur la liberté de mouvement accordée à ces seigneurs de guerre sur son territoire.
4. Le renforcement de la justice transitionnelle : Au-delà des individus, le dialogue doit privilégier les mécanismes de réparation pour les communautés d’Ituri, la mise en place de tribunaux spécialisés mixtes, et un véritable programme de Désarmement, Démobilisation, Relèvement Communautaire et Stabilisation (P-DDRCS) débarrassé des interférences politiques.

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